vendredi 30 décembre 2016

En silence

Le silence pose sur la toile
Un pas de deux, un entre soi,
L’absence a revêtu le voile
Des amours qui n’existent pas
Passe sur mes désirs le râle
Du dernier souffle avant trépas
C’est mon coeur que le tien empale
Sur le pieu vide de tes draps

Douce violence de l’absence
Le fracas de l’indifférence
Trace un cercle intime, une danse
Que le temps efface en silence

Le chant des mondes et des merveilles
Que tu prenais pour des lanternes
Moi qui t’écrivais des soleils
Pauvre messie aux amours ternes 
Mes vers te tenaient en éveil
Avant que ton âme n’ensommeille
Les sentiments, toutes les veines
De mon cœur coulant dans ta peine

Douce violence de l’absence
Le fracas de l’indifférence
Trace un cercle intime, une danse
Que la mort efface en silence

Sur le mur vide de tes sens,
Je poste des mots alluvions
Qui rejoindront le fleuve errance
De cet amour, cet avorton
Tu m’avais donné la cadence
Chaque vers rimait à ton nom
Pesait mon coeur dans ta balance
Entre dire oui, entre dire non

Douce violence du silence
Le fracas ténu de l’absence
Du cercle intime de ta danse
M’efface dans l’indifférence

jeudi 29 décembre 2016

A marée basse...

Ils se retirent à marée basse
Emportent avec eux en silence
Des airs qui les suivent à la trace
Leurs mots de vie et de fracasse

Ils portent à nos bouches l’envie
De dir’ le sombre de la nuit
L’amour au rire des malheureux
La joie à l’ombre de leurs yeux

Ils quittent la vie, tristes cygnes
Ces albatros qui se résignent
Le temps d’un soir, une chanson
Qu’ils laissent sur nos paillassons

Ils disent la vie, le bordel
Ils nous feraient mêm’ croire au ciel
D’un autre monde, l’utopie
Et la liberté comme cri

C’est un peu de nous qu’ils emportent
Quand ils s’en vont claquant la porte
On dit d’eux qu’ils sont des poètes
Des fous, des amoureux en tête

Leur vie de mots et de fracasse
Emporte avec eux en silence
Ces airs qui les suivent à la trace
Ils se retirent à marée basse…

mardi 27 décembre 2016

Chimère

Parfois la chimère me prend
Guide ma voix aveugle et sourde
Et libre va comme un enfant
Vers la peur délicate et lourde
Que voile bien mal ton silence
J’entends le bruit de ton absence
Je te sais partout sur mes pas
Je sais que tu n’me quittes pas

Je vais sur des chemins d’hiver
Faits d’errances, de rêves et d’espoirs
Et ton chant enfante ma terre
Berce mes sanglots chaque soir
J’endors le vide tendrement
Je te serre mort mon bel amant
Que je sais partout sur mes pas
Qui sait que je n’te quitte pas

J’envoie des messages poèmes
Où mon cœur s’obstine à te dire
Combien j’aimerais que tu m’aimes
T’amuse-tu seulement à me lire ?
Te feras-tu enfin critique ?
Ou vas-tu m’écrire la musique
D’un je n’sais pas où vont tes pas
Je sais que tu n’me quittes pas

Je ne sais pas écrire sans toi
Sans toi, ce n’est pas le même rêve
Je ne vaux pas grand’chose tu vois
Et le temps passe tant que j’en crève
Je n’aurai plus bientôt les mots
Idiote d’entre les idiots
Qui ne sait pas où vont tes pas
Qui sait si tu n’me quittes pas ?

Je rends au vide mon histoire
Tu auras été clairvoyant
Sans doute aurais-tu pu y croire
Et défaire avec moi le temps
D’un printemps de givre et de sel
Je ne serai donc jamais celle
Qui savait où allait tes pas
Qui disait ne me quitte pas


dimanche 25 décembre 2016

Le bruit de la mer

Tu étais le bruit de la mer
Je n’avais de chair que ta voix
Des mots sans port d’âme et sans loi
Juste à l’endroit de mon envers

Tu étais la bouche à ma terre
Je n’avais d’hiver que tes bras
Je n’avais plus de toi que moi
Un chant libre à portée de vers

Tu étais ma voix dans le noir
Je touchais la peau de ton chant
Je le portais comme un enfant
Lâchais des étoiles dans le soir

Tu étais du soleil, l’hiver
Je suivais tes pas dans le froid
Je n’avais de mots que pour toi 
L’amour à faire et à défaire

Tu étais le froid du frisson
Je n’avais d’espoir que de croire
A tout ce qui ne peut se voir
A tout ce qui n’est qu’impression

Juste à l’endroit de mon envers
Je n’ai plus de chair que ta voix
Des mots sans corps, des mots sans toi
Tu étais le bruit de la mer



dimanche 18 décembre 2016

Tu me dirais

Tu me dirais, avec le temps
On repeint pas les sentiments
Au vin blanc
Tu me dirais qu’il ne faut pas,
Qu’on laisse pas sa vie comme ça,
Derrière soi…

Je te dirais que c’est le vent
Qui trompe le cœur des amants,
Simplement
Je te dirais, « tu sais parfois,
On marche à côté de ses pas. »
C’est comme ça…

Je te dirais n’importe quoi
Tu me diras « écoute moi »

Tu me dirais que toi aussi
Un soir d’hiver t’étais parti,
Dans la nuit
Je te dirais que c’est pas vrai
Qu’elle ne t’aurait jamais laissé,
T’en aller

Tu dirais c’que t’as jamais dit
Qu’les sentiments, on les oublie,
C’est ainsi
Qu’on enfouit vite les regrets
Que tu pouvais pas tout lâcher,
Nous quitter

Tu me diras n’importe quoi
Je dirais que je te crois pas 

Je te dirais tout’mes errances,
Mettrais mon cœur en transparence,
Mon silence
Qu’il ne suffit pas de vouloir,
Qu’l’amour ça s’accroche à l’espoir,
Au hasard

Je dirais la désespérance
De prendr’la vie à contresens,
L’impuissance
Qu’il faisait si noir dans le noir
Que j’ai fait mes bagages, ce soir,
Que je pars

Je te dirais n’importe quoi
Tu diras, va, mon enfant, va 

Tu me dirais, mais tu dis rien
Je m’accroche si fort à ta main,
À demain
Je te dirais, mais t’es plus là
T’emportes mon secret, Papa,
Avec toi


Si on s’en tenait là

Il y a encore deux ou trois mois
On échangeait d’un ton courtois
Un J’aime pour une chanson
On avait la même passion
Avec la plus simple intention
De s’parler sans plus de façon
Evoquer les vers en patois
D’un anarchiste, un mauvais gars

Mais voilà que « vous » me dit « tu »
Voilà que plus rien ne va plus
Hé dis, si on s’en tenait là ?
Si on restait chacun chez soi ?

Il y a encore un mois peut-être
On apprenait à se connaître
Un tchat pour évoquer nos peines
Des entre-mots, j’étais la reine
Venant à toi comme sirène
J’occupais doucement la scène
Passant de la parole au geste
J’t’envoyais des chansons d’Leprest

Mais voilà que tu me convies
A te retrouver à Paris
Hé dis, si on s’en tenait là ?
Si on restait chacun chez soi ?

Il y a encore quelques jours
Je t’annonçais non sans détours
Que j’avais pas eu ce boulot
Tu m’as envoyé quelques mots
Une chanson, un scénario
De réconfort, ça tient si chaud
Ça m’va cette chanson d’amour
De Ferré pour revoir le jour

Mais voilà que mon cœur s’enflamme
Et tout mon corps, toute mon âme
Hé dis, si on restait là ?
Si on rentrait chacun chez soi ?

Il y a encore quelques verres
J’étais comm’givre sur la mer
Au seuil délicieux de l’attente
J’t’écrivais des chansons brûlantes
T’envoyais une étoile filante
A mes mots d’femme, mes mots d’amante
Récitant même quelques vers
D’un inventaire à la Prévert
  
Mais voilà que tu te raidis
Quand je te dis, je t’aime, pardi !
Hé dis, on va en rester là !
On va rentrer chacun chez soi !

Il y a des matins de misère
Où l’on s’retrouve dans un désert
Tu ne commentes plus mes posts
Sur ta page, je n’suis plus d’tes hôtes
C’est le retour aux amours mortes
Quand l’espoir a claqué la porte
A une Passante, j’emprunte les vers,
De la chanson de Baudelaire
 …

 Mais voilà que te revoilà
Alors que j’ne t’attendais pas
J’ai besoin d’entendre ta voix…

C’est toi qu’appelle ou bien c’est moi ?


vendredi 16 décembre 2016

Ton absence

Ça vient dès le matin,
Ça a l’goût du chagrin
Embue les yeux de larmes
C’est même pas un drame
Juste une griffe au cœur
Qui va au seuil des heures
Réveiller le silence
Criant de ton absence

Ce sont mes yeux, mes mains
Qui refont le chemin
Accrochées au clavier
A relire les courriers
Qui nous faisaient amants
Un temps avant le temps
Un temps avant l’silence
Criant de ton absence

C’est ce rien, moindre rien
Un sms enfin
Qui me fait espérer
Que tu n’es pas fâché
Je te cherche partout
Ne me dis pas qu’tu t’fous
De briser le silence
Criant de ton absence

C’est d’la folie, le grain
Un t’aime à quatre mains
Sur le piano jetés
Une note, un baiser
Puis sauter dans un train
Et changer de destin
Taire enfin le silence
Criant de ton absence


Ça vient, c’est si lointain
C’est la trace au matin,
De nos amours rêvées
Sur l’ardoise, effacées…
Le soleil du matin
Chassé par le Marin
Me ramène au silence
Criant de ton absence 

L’Envie de te faire les poches

Dérive emportée par les flots
Je traverse le fleuve immense
Qui me ramènera bientôt
Aux mornes berges de l’enfance

Amarrée au même goulot
Je viens et desserre l’étau,
De tes rêves, de tes errances
Verser quelques gouttes garance

Avec l’envie d’te faire les poches
De glisser ma main doucement
Comme une source sous la roche
Je rejoindrai ton cœur d’enfant

Dérive emportée par l’amor
J’affole mon cœur, ta boussole
Qui guide mes doigts sur ton corps
Jusqu’au relief de tes atolls,

Au parloir de nos nuits d’alcool
Je viens, au creux de ton épaule,
Me blottir nue contre ton or
Verser quelques perles encore

Avec l’envie d’te faire les poches
De glisser ma main doucement
Comme une source sous la roche
Je rejoindrai ton cœur d’amant

Dérive emportée par l’Autan
Je sème une graine d’espoir
Qui me dispersera au vent,
Une étoile vers un trou noir,

Perdue dans l’alcôve du soir
D’un rêve échappé du hasard
Je viens ranimer le néant
Verser quelques gouttes de sang

Avec l’envie d’te faire les poches
De glisser ma main doucement
Comme une source sous la roche
Je rejoindrai ton cœur vivant



jeudi 15 décembre 2016

Les griffes de l’hiver

Les arbres, griffes de l’hiver,
Du ciel, accrochent les nuages
Dessinent un étrange voyage
Qui me fait penser à la mer,
J’avance sur un chemin de terre
Et quand j’approche du rivage
Soudain, c’est le monde à l’envers,
Le tableau devient ton visage

Le vent, engouffré dans la plaine,
Du froid se fait le porte-voix
Dresse des montagnes de laine
Entre ma peine et les frimas,
Je pense à la mauvaise graine
Que j’avais semée sur tes pas
Dans ma main accourait la tienne
Sous mon manteau, ‘y avait plus qu’toi

Ce paysage, c’est l’amour mort  
Ce paysage, c’est toi encore

Dis, si on r‘broussait le chemin,
Si on repartait à l’envers
Crois-tu que s’tairait le chagrin
Qu’on arriverait à défaire
De nos amours troubles les liens
Chacun r’tournant à ses affaires
Chacun dans son triste matin
La porte fermée à l’espère 

Dis, si on f’sait cette folie
Au rendez-vous, je s’rais en r’tard,
A vouloir être trop poli
T’en oublierais d’être bavard
J’aurais mis tout c’que j’ai d’joli
Un peu de rouge, un peu de fard
Tu auras l’air d’un fruit confit
Dans ce qui te tient de costard

Mais c’paysage est déjà mort
Déjà je te regrette encore 
 
Les arbres, griffes de l’hiver,
Du ciel, accrochent les nuages
Dessinent un étrange voyage
Qui me fait penser à la mer,
J’avance sur un chemin de terre
Et quand j’approche du rivage
Soudain, c’est le monde à l’envers,

L’amour se perd dans un orage    

mercredi 14 décembre 2016

Ciel de décembre

J’aime le ciel de décembre
Sa longue nuit, son voile
Qui étire au matin
Tout l’ambre des étoiles
Verse sur mon chagrin
Le goût amer des cendres

J’aime quand je te sens
Si près de moi, me semble
Que je bats dans ton sang
Que nos deux cœurs vont l’amble
Nos cœurs à l’unisens
Qu’ensemble on se ressemble

J’aime entendre ta voix
J’aime ce doux accent
Qui accroche à ton pas
Un peu de vent d’Autan
J’aime que tu ne voies pas
Combien je t’aime autant

J’aime, je t’aime tout court
Dans la nuit de décembre
J’aime que tes doigts gourds
Te ramènent à mon ambre
Te ramènent à l’amour
Jusqu’au lit de ma chambre

J’aime, je t’aime, j’aime
T’aimer, te soupçonner
De ne pas dire je t’aime
Par peur de retomber
Là où le vent essaime
Les cœurs abandonnés

lundi 12 décembre 2016

Il y avait une histoire…

Sur une île, quelque part
Il y avait une histoire
Qu’en avait plus que marre
De ces vilains canards
De tous ces racontars
Quand un petit têtard
Se change en nénuphar
Et tous les gros bobards
Des contes cabochards
Qui, dans la nuit, bien tard
La flanquaient au mitard
D’un terrible cafard

N’en faisant qu’à sa tête
Elle se fit une fête
De partir en goguette
A bord d’une goélette
Se tenant déjà prête
Coiffée d’une casquette
Sifflant une bluette
Elle attendit le fret
Qui l’emmènerait à Brest
Manger une galette
Tirer à l‘arbalète
Danser un pas de Sète

Quand arriva l’navire
Elle partit d’un grand rire
Rien qu’à l’idée de fuir
Ce qu’elle croyait le pire
Retrouvant le sourire,
Elle ne cessait de dire
Qu’elle allait enfin jouir
Du plus bel avenir
Etre le point de mire
De ses moindres désirs
Un monde à découvrir
Des hommes à éblouir

Quand elle mit pied à terre
C’était un grand désert
Pas de fleurs au parterre
Et pas grand chose à faire
N’était que de se taire
Devant ces militaires
Qui semaient la misère
Autour de l’hémisphère
Pour couvrir de lumière
Un petit roi sévère
Courant à l’éphémère
D’un règne délétère

Notre histoire en cadence
Cheminant son errance
Entreprend une danse
Pour contrer la démence
D’un monde à contre sens
Usant de sa science
Des contes pour l’enfance
Voilà qu’elle ensemence
De graines d’espérance
Cette terre sans défense
Mais, dans son ignorance,
Le monde s’en balance

Ce manque d’intérêt
Pour la belle liberté
La faisant déchanter
Elle s’enquit d’un voilier
Pouvant la ramener
Sur la terre enchantée
De son île étoilée
Là où les p’tits poucets
Même les chats bottés
Sont assez culottés
Pour, des hommes, changer
La sombre destinée.

vendredi 9 décembre 2016

Nos vies seront passées

Nos vies seront passées
Sans qu’on n’en ait rien fait
Levées, sitôt couchées
Rien de c’qu’on imaginait

Sur le chemin de fable
On avait mis du sable
La mer, aussi les vagues
Une fille qui drague
Ton nom en tour Eiffel
Lancé au bleu du ciel
Et nos rires, nos rires
C’était les pleurs du pire
Quand on se croyait beau
Et qu’du poids, d’un fardeau
On mettait en carafe
Le vin de nos chagrins

Nos vies seront passées
Sans qu’on n’en ait rien fait
Levées, sitôt pliées
Rien de c’qu’on imaginait

Au fond de nos cartables
Des mots d’amour jetables
Quelques mauvaises blagues
J’te passerai la bague
On montera au ciel
Pour une vie plus belle
Et nos dires, nos dires
C’était la peur du pire
Quand on s’croyait idiot
Et qu’de tous les gros mots
On faisait une farce
Ça ira mieux demain

Nos vies seront passées
Sans qu’on n’en ait rien fait
Levées, sitôt broyées
Rien de c’qu’on imaginait

Quand on passa à table
Y avait des morts affables
Qu’attendaient qu’on divague
Qu’on vide notre « bag »
Le cœur et puis le fiel
De nos âmes sans ailes
Et nos pires, nos pires
Quand on n’était pas beau
Le rire des salauds
Qui ont laissé la trace
Fait d’ta paume un poing
  
Nos vies seront passées
Sans qu’on n’en ait rien fait
Levées, sitôt lavées
Rien de c’qu’on imaginait

Quand on ira au diable
Il n’y aura plus de rab
Mais bien ce corps qui nargue
Une vie qui le largue
Les mots de l’essentiel
Sur un jeu de marelle
Et d’écrire, d’écrire
Qu’on avait été l’eau,
La source, le bateau
Que la marée efface
Du sable fait son grain

Nos vies seront passées
Sans que nos pas vissés
N’en aient jamais rien fait
Lavées, sitôt jetées

Tout c’qu’on imaginait…


mardi 21 janvier 2014

Des mots pris à la nuit

C’est le matin, j’écris
Des mots pris à la nuit
Le rêve déjà gris
De mes désirs pâlit

La nuit va se coucher
Taire sa nudité
Ses yeux lavés, séchés
Ont fini de couler

C’est le matin, je bois
Un café dans l’calva
Un clope dans la voix
La main compte six doigts

La nuit vient de larguer
Ce que j’ai pas cherché
Papillons égarés
D’un temps à remonter

C’est le matin, je vois
Mon père, sa grosse voix
Ses moustaches, sa loi
Sa main levée sur moi

La nuit vient de cracher
Des montagnes de baisers
Que j’ai jamais osé
Papa, te demander

C’est le matin, je pleure
La perte de ces heures
Qui contaient pour du beurre
L’histoire du bonheur

La nuit vient fredonner
Une folle envolée
Une brise effleurée
Au miroir effacée

C’est le matin, je vois
Un vieux gamin de bois
Le regard qui s’en va
Dans le brou d’une noix

La nuit va emporter
Tes mots de liberté
Dévalée des sommets
La nuit va t’emporter

C’est le matin, je meurs
A ta place et tu pleures
Dès l’aube la noirceur
Des premières lueurs

La nuit s’est en allée

mercredi 2 mai 2012

Portrait d'enfant : Mohamed


Mohamed
Il est rond.
Il fait le con.
En classe, tout le monde l’aime bien.
Lui pardonne.
De faire le con, de dire non.
Petite balle au bond.
Insaisissable petit bond en avant, de côté.
Il dit non pour les autres.
Une bille de flipper folle et désorientée.
En rade, sur sa chaise, il tangue et gesticule.
Se raccroche au bureau qui ne lui sert à rien. Rien qu’à se raccrocher.
Il n’a pas de cartable, pas de feuilles ni stylo.
Il n’a rien que ce rond, rond des yeux, de la bouche.
Dans sa bouche, un chewing-gum qu’on lui dit de cracher.
C’est une dent qui saute, roule sous la gencive et puis reprend sa place.
Ses mots sortent en boule, tout chargés de salive, de morve qu’il ravale. En riant.

On laisse s’échapper les mots de Mohamed.


Mohamed
Il est bleu.
Il fait le con.
En classe, le professeur l’aime bien.
Lui pardonne.
De faire le con, de dire non.
Petite balle au bond.
Insaisissable petit bond en avant, de côté.
Il dit non pour les autres.
Une boule d’amour folle et désorientée.
En rade, dans son cœur, il tangue et gesticule.
S’accroche au professeur qui ne lui sert à rien.
Rien qu’à se raccrocher.
Il n’a pas de maman, plus de père ni de sœur.
Il n’a rien que ce bleu, bleu des coups, sur la bouche.
Dans sa bouche, un chagrin qu’on lui dit de cracher.
C’est un père qui violente, roue de coups ses enfants et puis quitte sa place.
Ses mots sortent en boule, tout chargés de souffrance, de chagrin qu’il ravale. En riant.

On laisse s’échapper le cœur de Mohamed.

mardi 1 mai 2012

Portrait d'enfant : Georgia


Georgia.
Elle n’a pas le prénom de son âge.
Elle n’a pas le prénom de son visage.
Elle n’a pas encore choisi ce qu’elle serait plus tard.
Une fille, un garçon.
Des tiges brunes sans éclat tranchent à la verticale deux joues creuses.
Visage fin. Sans sourire.
Assortis aux cheveux, ses yeux bruns, sans éclat.
Georgia.
Son visage est une excuse.
- J’ai pas répondu aux questions parce que j’ai pas lu le livre.
- C’est parce qu’elle est dyslexique, Madame ! materne sa camarade de classe.
- Ah, oui, je comprends mieux alors… Mais pourquoi tu ne m’as rien dit au moment du contrôle ?
Un sourire sans sourire pince ses lèvres, refoule dans l’estomac la boule de papier mâché,
une tache d’encre bleue pour des mots qu’elle n’a pas pu écrire.
Sa culpabilité descend jusqu’en bas du ventre.
Pardon d’être dyslexique, d’avoir pas dit que j’étais dyslexique, d’avoir pas dit que j’avais pas lu le livre, que j’ai pas compris les questions.
Georgia.
Sa voix d’enfant sage.
Douce, de petite fille sans âge, sans visage, sans sexe, sans éclat.
Georgia, ta petite voix me rappelle d’autres visages d’enfants.
Georgia, petite morte.
Et moi qui ne sais pas te ramener à la vie.

dimanche 18 mars 2012

Doit-on ouvertement détester les cons ? Janvier 2012

Sans doute est-ce faire la preuve de sa propre connerie que de détester ouvertement les cons… Sans doute… Mais est-il possible de faire autrement ?
On peut toujours faire semblant de ne pas les détester et manifester à leur égard un respect feint et contraint. On adopte alors une attitude délibérée d’hypocrisie et de faux-semblants… 
On peut encore les ignorer, les éviter, nier leur existence même. On vit alors dans un grand désert peuplé d’êtres imaginaires ou recomposés de souvenirs mensongers… On peut enfin, à la Audiard, les mépriser verbalement, lâcher un « Je ne parle pas aux cons : ça les instruit ! »… On est alors en accord avec soi-même mais traité de con à son tour, détesté sans plus de façon, Or, c’est précisément à cause de ce corrélatif qu’on répugne à détester ouvertement les cons : on ne goûte pas la réciproque… Con, toi-même ! Alors quoi faire ?
Préciser sa pensée, clarifier ses propos, expliquer et convaincre l’autre de sa connerie tout en ne la nommant pas ? Surtout en ne la nommant pas !
Se souvenir qu’un con est une manière peu délicate de désigner le sexe de Manon, ce premier con érotique, accueillant, chaud et immense qui, comme une mer inexplorée, un jour, a englouti notre enfance ?
Se foutre de l’origine des mots ? Cette étymologie à la con nous ferait prendre les cavernes pour des messies ! Un con est un con, point.
La question de détester les cons ouvertement ou pas pose celle non moins complexe de l’étude de l’être en tant qu’être : le con identifié comme tel et selon une logique à la fois toute subjective et indéniable.
Cette réalité dissimule pourtant l’insaisissable de l’autre, cet être qui ne se montre jamais tel qu’il est, mais paraît et s’impose à nous seulement comme con. Ce con qui va mourir aussi… Demain peut-être ? Mais tôt ou tard, qui va mourir très sûrement. Moins con, le con. Humain, le con. Pas vraiment responsable, le con. Pas si con, le con.
Pauvreté du langage ou complexité du con ? Il n’en reste pas moins qu’il est jouissif de dire à un con qu’il est con… CON !





Les 13 déserts de Léon / Décembre 2011


Le nougat de son chapeau mou,
Sur ses cheveux filés de sucre,
Cerne d’amande la patte d’oie
Le fruit déguisé du sourcil :
Son regard d’anis étoilé…

Des larmes sucrées et glacées,
Sur ses joues en pomme d’amour,
Tracent sur le bois de sa bûche
Un nez bien rond comme un marron :
L’anis d’un regard étoilé…

Pompe à l’huile des souvenirs,
L’azur rissolé des Merveilles
Sur son menton en pain d’épices
Prend le sourire d’une orangette :
L’étoile d’un regard anisé…

J’ai mangé ton pain noir / Septembre 2011


J’ai mangé ton pain noir
Gobé tes yeux au cœur
Dans le mille d’une poire
Pour la soif une peur
J’ai goûté ton histoire
Croqué le sel, la fleur
Les mains s’en viennent boire
Volontiers au bonheur

Et si de la nuit pâle tu as fait des soleils
C’est qu’au creux de mes bras, tu cherchais le sommeil

J’ai craché ta mémoire
Détricoté les heures
Que tu tissais à croire
Qu’on collait au malheur
J’ai balayé les soirs
Si tu te noies je meurs
De chagrin dans le noir
Emporté par tes pleurs

Et si de la nuit pâle tu as fait des soleils
C’est qu’au creux de mes bras, tu trouvais le sommeil

J’ai refermé l’armoire
Des amours la pâleur
Rangé tous nos déboires
Nos hontes et nos leurres
J’ai jeté dans la mare
Du titre les teneurs
La clé au laminoir
Je m’en vais au bonheur

Et si de la nuit pâle tu as fait des soleils
C’est qu’au creux de tes bras, j’ai perdu le sommeil

Un pays de lumière / Janvier 2012


La seule chose qui me rattache encore au passé, c’est la cigarette.
Je fume et ça fait le lien avec avant.
Avec moi.
Avant.
Je fume et c’est toujours moi.
Bien moi.
Je tire sur un clope et je me sens exister.
Entre deux tiges, je déambule.
Ici et maintenant.
Sans trop bien comprendre qui je suis.
Parce qu’avant, c’était pas ici.
C’était dans un pays de lumière.
Avant.
Une lumière éblouissante, indécente, brûlante, chaude, plus chaude que le bout incandescent de ma cigarette.
Quand j’aspire la fumée, c’est pour voiler la lumière, celle qui n‘est plus, celle étriquée qui me donne à béqueter quelques miettes de lumière, des restes de lumière, de ridicules déchets de lumière que je ne jette pas même au chien tant ils sont rares, ridicules.
Misérables déchets de lumière.
Inutile lumière, hideuse, inachevée qui referme la porte sur un gris de fumée, la mienne, celle que j’exhale voluptueusement pour me souvenir d’elle, éblouissante, indécente, brûlante, chaude, plus chaude que le bout incandescent de ma cigarette.
J’aspire le regret d’avant et je recrache.
Je recrache sur tous ceux qui m’emmerdent, ceux que ça dérange, la fumée…
J’adore ça, recracher la fumée en longues goulées voluptueuses dans leur face de rats bien-pensants que c’est mauvais pour la santé.
Ma santé ?
Elle s’en est allée avec la lumière.
Sans la lumière, la vraie, je ne marche pas, je tâtonne.
Je ne vois pas, je devine.
Je ne sens pas, j’imagine.
Je n’entends pas, assourdie par un cri tout dedans qui déchire mes tympans mais ne veut jamais expirer sinon au travers du filtre silencieux de la fumée.
Je rejette la fumée dans leur face de rats, les bienheureux qui n’ont pas ce besoin de lumière ni celui de l’ombre exquise qu’elle convoque aux heures les plus lourdes de l’été.
Les rats, ils n’ont pas mal à la lumière ni ne ressentent ce plaisir d’enfumer, de voiler leurs jours dans les délices d’une tige.
Quand ils toussotent discrètement, je m’enquiers d’eux.
C’est la fumée de ma cigarette ?
Alors, je fais mine d’ouvrir la fenêtre.
Non, rien à voir avec la fumée : ils ont encapé un rhume.
Ils redoutent bien plus le froid du dehors, l’air glacé de l’hiver que la fumée.
Ils ont peur de mourir.
Pas moi.
Ou alors seulement si on m’enterre ici, dans ce pays sans lumière.
Moi, je convoque la mort dès le lever.
Dès le lever, je fume et j’attends la lumière, celle qui ne vient jamais.
La lumière éblouissante, indécente, brûlante, chaude, plus chaude que le bout
incandescent de ma cigarette.

Le temps d'une rencontre avec Brigitte Fontaine... Octobre 2011


     « Chouette, je rentre à nouveau dans mon petit bustier ! Ça ira bien pour la rencontre. Et puis, il est assorti à mes sandales. Rouge. Est-ce que je suis rouge aussi ? Il fait une des ces chaleurs… Qu’est-ce que je vais lui dire ? Je vais la saluer, me présenter et après, on verra… » Il est 17h. Assis à la terrasse d’un troquet, mon époux et moi attendons devant une bière que sonne la demie. La rencontre a lieu au Théâtre Christian Liger de Nîmes où elle se produit en soirée, en compagnie d’Areski Belkacem et de Yann Pechin. Nous sommes en avance, ce jeudi 6 octobre 2011 et nous n’imaginons plus rien, épuisés d’avoir imaginé déjà tant et tant depuis que je sais être la lauréate du concours « Crash-Text ». Quelle histoire ! Quand je n’avais écrit ce texte que pour le « fun » - et aussi parce que je l’aime beaucoup, Brigitte Fontaine-, je me retrouvais maintenant à l’heure du fameux rendez-vous.
    Son régisseur vient nous chercher dans le hall du théâtre et nous conduit jusqu’à sa loge. Nous traversons la scène, enjambons des câbles, évitons les caissons des « retours », passons les lourdes tentures noires qui marquent la limite entre le monde du spectacle et celui du réel. Le réel est maintenant en face de moi. Brigitte Fontaine se lève et vient nous accueillir chaleureusement et simplement. Elle nous invite à partager sa loge et c’est assis que la conversation commence. Je lui dis tout l’honneur que ça a été pour moi... mon texte... et blablabla… L’entretien durera une trentaine de minutes. Nous parlerons de son spectacle, de son dernier album, des duos merveilleux qui le composent, de Bertrand Cantat à la voix si troublante, d’Arno, de Jacques Higelin, merveilleux Jacques Higelin et ami de toujours, d’Areski, son compagnon et compositeur de génie. De grands silences ponctuent cet échange qui me laissent mesurer combien ce moment est magique, fragile de simplicité, d’humilité, généreux et surréaliste. J’accepte la Craven A que Brigitte Fontaine me propose. Je fume avec volupté la cigarette mythique de la grande dame, en sa compagnie. Et puis, nous nous retirons, non pas à son invitation mais parce que nous sentons bien qu’elle n’est pas du genre à foutre les gens dehors, quand bien même elle doit se préparer pour le spectacle du soir... Nous nous embrassons, « je vous aime beaucoup » et voilà !
Les lectures et les chansons qu’elle donnera en spectacle, le soir même, nous raviront et nous remueront au plus profond.
    Sur le chemin de l’hôtel, nous ne disons rien, heureux d’avoir eu le privilège de rencontrer une femme à la générosité, à l’humanité et à la sensibilité peu communes. Une icône, Brigitte Fontaine ?
Plus simplement, une grande artiste.

samedi 17 mars 2012

Concours Crash-Text / BRIGITTE FONTAINE / mai 2011

Âme ma sœur âme  


Tu ne viens pas souvent traîner dans mes parages 
Tu préfères le vent de ton nouveau package
Brigitte, n’iras-tu donc plus vers moi libre et nue
Me chanter les orages et le vent et les nues ?

Je n’ai rien à répondre à cette voix sauvage
Je ne te dirai rien de ces lointains rivages
Je tairai mon enfance et les mots biscornus
Les courses sur la plage et les arbres tordus

Tu pourrais bien quand même me raconter ta rage
Me dire tes colères et tes rires en cage
Mais tu t’fous de ma gueule indomptable ingénue
Tu t’arranges les couettes mais le drink tu l’as bu

Je ne m’adresse plus qu’à quelques fleurs du large
Les dance floor ne sont pas pour les fous ni les barges
Mais pour les libellules qui vont toujours leur mue
Sur le dos un chandail et des soies par dessus

Tu m’agaces Brigitte, tu me bats à la nage
Tu parles, te déplaces comme une reine mage
Vas-tu enfin parler avant que je te tue
Tu rechignes à me dire quand tes mots courent les rues

Je ne parlerai plus qu’en présence d’un sage
J’emporte, ma Brigitte, ton cœur d’enfant têtu
Et je n’oublierai pas ta voix dans mon bagage
Ni les feux de ton âme si près de moi tenus
Mais je n’ai plus le temps et je n’en vais sans âge
Dans la nuit qui m’attend, salle des pas perdus
Te libérer, Brigitte, et sous un ciel d’orage
Retrouver les soleils de mon île perdue


Concours Crach-Text /Brigitte Fontaine
http://www.welovewords.com/contests/le-crash-text



Organisation du Concours : Universal Music, organise avec WeLoveWords un concours d’écriture,


 "Crash Text" qui rassemblera des écrivains, des auteurs et des internautes

Description du concours :
”Elle est unique mais double. Elle l’écrit : “L’un ne va pas sans l’autre”.
Brigitte Fontaine est son propre alter ego. 
Ce qui ne l’empêche pas d’avoir trouvé hors d’elle des moitiés fidèles, dont Jacques Higelin avec qui elle interprète sur son nouvel album un magnifique titre.
Sur le principe de ce "DUEL", écrivez un texte à deux voix qui fasse des étincelles, un texte accidenté dans lequel les mots s’entrechoquent.
Respectez la forme d’un duo et ne dépassez pas 2500 signes.

Jury :

Brigitte Fontaine
Lauréat du concours:Zinzinette alias Françoise Morel pour le texte "Âme ma soeur âme"
http://www.welovewords.com/documents/ame-ma-soeur-âme

mardi 6 mars 2012

Des sillons sur ta gueule

Des sillons sur ta gueule ont tracé un chemin
De mots par deux ou seuls qui vont à leur destin,
De cahiers griffonnés en airs un peu mutins
Comme on cueille au matin la chanson de demain

C’est une voix, un cri, c’est un chant de promesse 
Leprest

Ces sillons sur ta gueule ont suivi un marin
A quai le vieux bambin, pas si laid ce gamin
Qui courait aux étoiles, le ciel au creux des mains
Comme on cueille au matin le rêve de demain

C’est une voix, un cri, c’est un chant d’allégresse 
Leprest

Des sillons et ta gueule gravés sur un vinyle
Tes rires et tes chansons, quelques vers pour une île
Au trésor des trouvailles, un air pour une idylle
Comme on cueille au matin le chagrin de demain

C’est une voix, un cri, c’est un chant de tendresse 
Leprest

Ces sillons sur ta gueule s‘en vont au vin mauvais
D’un claquement de dès, à tes lèvres fredonné
Le rencart d’un amour, sur tes dix doigts compté
Comme on cueille au matin le bonheur de demain

C’est une voix, un cri, et c’est un chant d’ivresse 
Leprest

Des sillons sur ta gueule ont laissé un dessin
L’esquisse d’une toile, la trace de ta main
Quelques figures aimées, le trait pour le dessein
Comme on cueille au matin l’ébauche de demain

C’est une voix, un cri, c’est un chant de caresse 
Leprest 

Ces sillons sur ta gueule, c’était donc ton chemin
De poète, chanteur, un clope pour le refrain
Au hasard des rencontres, l’absente de demain
La chanson s’en va seule comme laisse sans chien

C’est une voix, un cri, c’est un chant de détresse 
Leprest




Texte hommage à Allain Leprest

lundi 2 mai 2011

À Barbara

Je vais te raconter comment ça s’est passé.
Tu as dix ans. Tu es une petite fille aimante.
Tu aimes rire et les bêtises... Tu aimes ton père. Ta mère aussi. Lui, il te fait un peu peur. Quand il élève sa grosse voix pour te gronder. Tu trembles quand tu as vraiment peur. Tu ne le montres pas. Jamais. C‘est tout à l’intérieur et puis alors tu ris. Tu le défies. Lui, ça l’agace et il lève la main. Il ne va pas plus loin. Tu t’agrippes à ta mère. Elle dit « petite sotte ». Quand tu es seule avec ton père, tu ne vas pas le taquiner. Tu recherches ses bras. Tu veux une parole. Autre chose que des choses à faire. Des mots. Autres mots que des mots de devoirs, de temps à la pluie ou d’aller se coucher. Tu veux ses bras. Tu veux ses mots d’amour. Tu ne sais pas s’il les connaît, ces mots d’amour. Tu penses que non. Tu ne sais pas quoi inventer pour qu’il te serre contre lui. Quoi inventer pour qu’il te protège ? Tu te trouves sotte. Petite sotte. Quoi inventer pour qu’il te protège. De qui ? De quoi ? Petite sotte. Le danger, c’est tout dehors. Les grands cèdres, la nuit. Terrifiante, l’ombre des grands cèdres sur la maison. Le danger, c’est tout dehors. La guerre qui paralyse quand elle vient cogner à la porte. La fuite qui excite quand il faut se cacher. Le danger, c’est tout dehors. Il ne fait pas peur dans la maison. Pourtant tu voudrais qu’il te protège. Il est fort. Sa voix te rassure. Le soir, il ne monte jamais pour t’embrasser… C’est toi qui pose un baiser fermé sur ses joues opaques et râpeuses. Tu n’aimes pas l’embrasser. Tu te forces. Tu n’aimes pas son odeur. Trop forte son odeur pour aimer s’y perdre et rêver. Tes nuits n’ont pas de rêves. Tu dors, lourde de l’attente. Il vient et tu le sais. Il vient. Ses pas lourds, enlisés, boueux du bois de la peine pour arriver jusqu’à toi. Et tu ne l’attends plus. Tu sais qu’il va venir. Ce soir, il est tout contre toi. Tu sens son haleine que tu détestes. Sa main douce pourtant pourrait te rassurer. Elle vient se glisser. Entre tes cuisses. Et fouille. Ses doigts râpeux, écorchent la caresse. Et puis, c’est le bruit froissé du pantalon qu’il baisse. Tu as la fièvre. Le sang dans la tête. Tout le sang de ton corps vient frapper à tes tempes. Le poids de son torse. Lourd. Sur le tien. Il ne t’embrasse pas. Trop de pudeur pour t’embrasser. Entre tes jambes, il faufile. Le poids de tout son être. Dur et gonflé. Dur comme un poing. Tenace et obstiné. Il force tes parois. Il déchire. Il hurle sa souffrance. Tu ne dis rien. Tu sens une racine te pousser au-dedans. Soulever la terre de tes jupes d’enfant. Il remue. En toi. Une houle furieuse. Le ressac. Turbulente. Épuisé. Une peur amère et démontée. Retirée dans la hâte. Effacée dans la fuite. Effacée dans la honte.
Et ton cœur vivant et tout ton être à vivre.
Ta voix pour la douleur et tes mots pour la taire.

samedi 19 février 2011

Texte publié dans le magazine Nouvelle Vague : critique d’un album chanson

A propos de l'album...
Réalisé en mai 2005 au studio AMI-ECS de Château-Arnoux (04), Les montrer avant le Cancer, le premier album de La Poulpe, alias Nathalie Bagarry, nous entraîne dans l'univers surréaliste, intime et cru d'une pas si Tendre Mademoiselle que ça !
Chansons de "caractères et de mœurs", les 11 titres sans concession de cet opus ondulent sur la voix chaude et sensuelle de l'artiste, comme autant de tentacules sur une explosion d'images (Dix mille formes), comme autant de regards à la fois impitoyables sur la société (Le corps, La mouche) ou tendrement généreux portés sur une foule d'individus à la dérive (Lemoncello de Marseille, Les TOC), ou encore rencontrés au hasard des rues (Tendre Mademoiselle).
L'interprétation théâtrale de textes dépouillés de fioritures (Roulette russe), l'arrangement épuré et très rythmé du piano d'Alain Soler qui en épouse voluptueusement les formes (Le tambour des rapaces), donnent à l'ensemble
une unité de sens et de son, une homogénéité artistique qui, partant de l'intime pour toucher à l'universel, ne laisse pas indifférent.
Qu'on se laisse envahir ou pas par les cris d'amour et de révolte que La Poulpe nous jette à la face, on ne reste pas insensible à l'humour dévastateur (J'peux pas gratter une fella) et un tantinet provocateur qui tisse en filigrane la trame de sa poésie incisive et peu conventionnelle.
Cette sensibilité poétique se marie d'ailleurs fort bien avec celle d'un Michel Houellebecq, auquel elle emprunte, "Est-il vrai?"un poème extrait du livre "La poursuite du bonheur", une interrogation métaphysique sur le devenir de l'homme, sur les remèdes à sa solitude, sur la prépondérance de l'amour dans son rapport au monde.
Et que dire de Au courant, la chanson qu'elle partage avec Melchior Liboà ? Un duo dont l'audace thématique, très érotique, n'a de pair que la tendresse qui se dégage finalement d'une relation amoureuse vécue dans ses pleins et ses déliés.
Avec ce premier album très prometteur, La Poulpe ne vient pas nous bercer de chansons doucereuses, mais plutôt, provoquer chez nous une re-action à la fois instinctive et humaniste, prise entre l'éros et le thanatos, pour qu'avant le cancer, "on montre nos seins" et le reste...
Pour ne plus survivre mais vivre enfin !
Françoise Morel, pour Radio Zinzine

samedi 13 mars 2010

La chanson de Trenet

Le batteur tape.
Sur la table.
Un verre avec une spatule.
Et temps, contretemps et solo.
Dix doigts à pianoter la pointe des genoux. Le chien est couché à ses pieds, sourd.
D’un tambour d’infortune, le batteur fait saillir les bosses et les pics d’une chanson pas douce. Un chant lisse sculpté en reliefs escarpés. Coulée d’une radio, c’est la pierre endiablée d’une voix anguleuse qu’il modèle, joyeux. Des rythmiques de pauvre et que rien n’interrompt : sa femme qui se plaint, le chat qui crie famine, ni la crevasse à vif de ses doigts d’ouvrier.
Et temps, contretemps et solo.
Le batteur tape.
Sur la peau d’une caisse, une eau claire et limpide.
De ses mains, de ses pieds, il martèle une cloche, fait tinter les cymbales, excite le Charley de son horlogerie.
Et temps, contretemps et solo.
Le batteur tape.
La peau d’une grosse caisse, sourde comme un alcool, franchit le mur des songes, livre la clé de sons.
Et temps, contretemps et solo.
Dans un roulement, deux temps à ses tempes en tempo, le batteur tape.
Et temps, contretemps et solo.
Le tapeur bat.
Sa femme prise entre deux cymbales. Son chat dans la grosse caisse.
Et le sang sur ses mains échappé des crevasses se mélange à celui des victimes coupables.
Des gouttes de son écarlates, légères, claquent, éclatent, et claquettent une Folle Complainte, la chanson de Trenet, tandis que le chien sourd, pour la première fois goûte avec volupté la joie du mélomane.

mardi 26 mai 2009

Césarienne

Je suis où ?
Verte
Plus d’île
Men !
Et la longue langue
Chenille synchro
Druide dans le port Egée de la mère
Fait qu’on dit : « té ! La mer est ronde. »
Elle attend là
Des livres
Anse du monde
Avec le chirurgien
L’aube très Titien
Six eaux
Cache cache foulard
Du sexe aux tripes peut circuler le vent
Deux fils en aiguilles
Lent très fermé
Et le vent très mou

Le restaurant chinois

tu souriais à la banane
flambée
je gobais tes yeux
taxidermie d’un rêve
la peau
les eaux
une jeune femme suçait
les lychees
sa langue caressait une à une les parois du fruit
ses dents blanches broyaient ensuite le fruit
le jus éclaboussait le palais
sa langue
de panthère épinglée
au mur
à l’intérieur du fruit
faisait gicler le jus
avalait la chair
je ne suis pas tombée sur un os
dans le Mix Hao de l’univers
serai bien vite digérée
encore un saké s’il vous plaît

Races

« Il y a deux races sur la terre : les hommes et les femmes » Le nombre de fois où j’ai pu entendre cette connerie ! Et c’était toujours des mecs qui l’éructaient, portant haut cette vérité comme ils auraient arboré une bannière et tout ça pour justifier l’incapacité qu’on a parfois à se comprendre les unes et les uns. Bon, qu’on parle de deuxième sexe, c’est une chose …Encore que, déjà là, je ne suis pas d’accord avec le caractère ordinal de l’adjectif ! Mais qu’on parle de deux races, alors non ! Il n’y pas d’un côté les taureaux et les vaches, il y a le Taureau et les vaches. Zut, la comparaison commence mal et puis, quel rapport entre les hommes et les bovins ? Aucun, sinon qu’eux aussi partagent une différence de sexe… C’est là toute la similitude ! Le reste de la comparaison ne présente que des différences. Par exemple, les vaches et le Taureau ne cherchent pas à se comprendre : ils se complètent le plus naturellement possible pour la survie de l’espèce. Chez l’humain, les deux sexes se déchirent tout aussi naturellement que les bovins se complètent, mais, ce faisant, ils assurent malgré tout la préservation de la race. Bon, ça devient compliqué… Si les uns et les unes participent à perpétuer l’espèce, ils le font dans un rapport de soumission des unes aux uns et pas le contraire. Car, ne nous méprenons pas : le patriarcat est toujours de mise, y compris dans les société occidentales dites modernes ! Le père, c’est la loi et toute la société fonctionne dans ce rapport à l’ordre et à l’autorité. Pour imaginer un monde libéré de ce carcan, car c’en est un pour plus de la moitié de l’humanité, il faudrait extraire le mode de pensée humain de ce modèle culturel. Cela sous-entendrait que personne, homme ou femme, ne donnerait d’ordre à personne. Apparaît alors le rêve de l’anarchie : l’ordre absolu qui nie justement la nécessité de l’ordre même. Chaque individu serait responsable de ses actes, dans son rôle, d’homme ou de femme qui participe à la reproduction de l’espèce, point barre ! Pour le reste, l’égalité absolue entre les deux sexes et une répartition égale des tâches. Mais on est loin du compte, sauf peut-être dans certaines sociétés dites primitives où règne un autre type d’ordre que celui directement issu du fond commun des pensées religieuses toutes patriarcales…
S’il y a deux races sur la terre, on distinguera donc les imbéciles et les autres !

Rencontre avec Anne B.

ailes deux « l »
nom deux noms
rencontre en contre
pieds syllabes
à fable sincère
contre son sein
le livre à lire
les mots du Pirée
le meilleur où ?
d’ailleurs
roule déroule le poème
binettes en pommes hautes
et sous le rire des dires
une révolte face contre mer
une voix de femme prend l’air


Villardebelle, 25 mai 2009

mercredi 3 décembre 2008

Présentation de "Rencontres sur les chemins de terre", un livre auquel j'ai participé en tant que conseillère littéraire.

Rencontres sur les chemins de terre, un livre de Roseline Bernat et Penny Millar, paru en juillet 2008, ed.Chemins de Terre

Roseline Bernat,agricultrice à Missègre(11.
Depuis 1985, installée sur la
petite exploitation familiale qu’elle a
développée avec son compagnon. Ensemble, ils y
élèvent 350 brebis et 50 vaches.
Penny Millar, photographe portraitiste,
vit à Highgate, au nord de Londres.
Dans son projet actuel, PhotoVoyage,
elle conduit ses sujets sur le chemin
de la connaissance et de l'estime de
soi. www.photovoyage.co.uk

Rencontres sur les chemins de terre n’est pas un livre de plus sur la ruralité… Ici, pas de nostalgie stérile, pas de belles images pour nourrir notre imaginaire d’un passé qui ne nous appartient plus. Cet ouvrage raconte une histoire, celle de la rencontre improbable entre une photographe anglaise et une bergère écrivain. Leurs chemins se croisent à Missègre,un tout petit village des Hautes Corbières Occidentales. Des mots, des regards s’échangent et une belle amitié commence… Sur les chemins de terre, leurs pas foulent ce même sol chargé d’un vécu que l’une découvre, que l’autre connaît par cœur. Les yeux de Penny Millar disent ce que la bergère n’écrit pas. Les mots de Roseline Bernat éclairent ce que le regard de la photographe n’embrasse pas… Roseline, la bergère, par son analyse juste et simple, parfois incisive, montre ce que vivre de la terre aujourd’hui veut dire… Penny, la photographe, par sa sensibilité intuitive et créative, fait le récit d’un monde rural que nos yeux citadins ne savent plus lire, ni traduire. Ensemble, elles déroulent sous nos yeux la carte d’une terre sauvage et rebelle, une terre des gens de peu qui ont vécu ici, une terre d’accueil pour ceux qui s’y installent… Un pays entre mer et montagne, vu au travers du prisme des mots et des photographies, à la croisée des itinéraires de l’une et de l’autre, la bergère et la photographe, une rencontre sur des chemins de terre.

Françoise Morel

mercredi 19 novembre 2008

A la guerre comme à la guerre, par Françoise Morel

Une colline, la plus simple du monde, nette et crue, lui sert d’horizon. Son regard s’y perd chaque jour un peu davantage. Davantage chaque heure passée s’étire jusqu’à la suivante, se fond dans la précédente. Cela fait longtemps que la contemplation de la colline est devenue son occupation favorite. Une mer aux roulis d’herbe blanche, verte ou jaune, c’est selon la saison, dans laquelle il aime nager, libre dans le ressac de ses pensées. Une houle de souvenirs qui se choquent, s’entrechoquent, s’élèvent en petites vagues et viennent mourir à deux pas de sa maison, léchant le muret de pierre qui entoure le potager. Par delà la colline, il y a la ville lointaine. Théodore s’y rend deux fois l’an pour régler les affaires courantes, celles qu’on ne peut pas traiter par courrier. A contre cœur, à contre vent, il abandonne alors la borde précaire qui lui sert de logis. Lorsqu’il quitte Pineuf, Théodore s’en va pour la semaine et doit tout préparer pour organiser son absence. Les bêtes, largement approvisionnées en fourrage et en eau, pourraient tenir la quinzaine ; les chiens sont laissés en garde au passage, à la ferme voisine de la Pouzanque. Quand il descend à Limoux, Théodore doit aussi se préparer moralement. Il sait qu’il va y trouver tout ce qu’il déteste : le bruit, la foule pressée de ses congénères, l’odeur suffocante des gaz d’échappement et un foisonnement d’images, des publicités flashées sur des panneaux numériques, des enseignes lumineuses aux couleurs criardes, autant de parasites dont il a perdu l’habitude et qui mettent à mal ses défenses sensorielles. Après un passage chez le notaire, le banquier et le quincaillier, lorsqu’il a fini de régler les affaires courantes, Théodore consacre ensuite tout le reste de son séjour à conforter sa misanthropie. Pour cela, il se rend dans les bars, y consomme des cafés, une des rares denrées dont il a du mal à se priver, là-haut à Pineuf, mais dont il refuse, par principe, de faire provision. Car Théodore a beaucoup de principes, il n’a même que ça. Toute son existence est bâtie sur des règles intangibles et non révisables ! C’est ce qui fait sa force, sa dignité. Toujours se tenir droit, ne jamais ployer sous le poids de la vie, si rude soit elle. Il se tient droit aussi quand, accoudé au comptoir, devant un café, il se remplit la tête des sempiternelles fadaises et brèves que lâchent des clients sans éthique ni pensée aucune. Théodore n’aime pas ses semblables, il porte sur eux un jugement sans appel, les méprise et ne consent à les fréquenter que pour s’assurer de leur bêtise. C’est aussi dans les bars qu’il vérifie l’inconsistance de la presse locale. Pour les nouvelles nationales et internationales, il doit se rendre à la Maison de la Presse où il fait le plein de journaux de toutes sortes et de toutes orientations politiques. Après une semaine passée à vérifier que le monde s’affole toujours en vain, conforté dans son choix de vie, Théodore s’en retourne alors à Pineuf. Levé à l’aube, il prend la route qui longe le fleuve, en direction de Saint-Polycarpe et, après une demi-journée de marche, épuisé mais heureux, rejoint enfin sa terre. Pour protéger l’enfant du froid, Ismaël pressait fortement la couverture dans laquelle il l’avait enveloppé. Il portait ce trésor à même les bras, serré contre lui. La petite semblait dormir, ne donnant comme signe de vie qu’un souffle tiède et rendu aigre par le lait qu’une brave femme avait donné, au village voisin, alors qu’il demandait refuge. Par ce froid de novembre, il ne faisait pas bon vagabonder dans un coin perdu comme celui-là. Mais Ismaël avait-il le choix ? En ville, il se serait déjà fait arrêté et on l’aurait conduit dans un Centre de Rétention Administrative. Quant à la petite, ils la lui auraient enlevée et ça, il n’en était pas question. Il avait dit à Maria qu’il ne l’abandonnerait pas et il tenait sa promesse. Ce qu’il lui fallait maintenant, c’était trouver une âme bienveillante qui, en échange de son travail, accepterait de lui donner le gîte et le couvert. Il fallait passer l’hiver, après on verrait.
A Villardebelle, on lui avait indiqué un chemin qui conduisait à une bergerie occupée par un ermite, un dénommé Théodore, un gars qu’était pas d’ici et vivait seul. Un original, un type sans âge, l’avait-on prévenu. Peut-être pourrait-il quelque chose pour lui ? Ici, sur le village, il n’y avait rien à louer, la plupart des maisons étant des résidences secondaires habitées seulement en période de chasse ou de vacances. Et puis, même s’il y avait eu quelque chose, l’inconnu n’avait pas un euro en poche et on a beau être en pays rural, on n’en a pas moins le sens des affaires pour autant ! Ismaël s’était donc retrouvé sur le sentier qui coupe les bois, au dessus du cimetière, et qui rejoint le chemin de la Pouzanque. Il n’avait qu’à suivre tout droit et il tomberait sur le champ de Célestin. A ce moment-là, il lui faudrait prendre sur la droite et grimper le passage que les Martin avaient ouvert récemment. En haut de la côte, il trouverait la maison de Théodore. Les braves gens qui l’avaient renseigné, lui avaient expliqué le chemin en nommant les lieux comme s’ils s’étaient adressés à un gars du pays. Ismaël avait souri, imaginant qu’à leur place, il en aurait fait de même. Du temps où il était encore de quelque part, peut-être lui aussi avait-il indiqué le chemin à un voyageur perdu, avec ce même déni, cette même ignorance de l’étranger que l’on renseigne fort volontiers dans le but secret de le perdre le plus sûrement possible, sinon de le voir déguerpir au plus vite. Cette dernière pensée le rendit un peu triste.
L’endroit vers lequel on l’avait dirigé était désert. Il n’y rencontra qu’une seule bergerie et s’y arrêta pour souffler un peu. Il faisait bon et l’odeur du fourrage ramena Ismaël à son Albanie natale. Il décida de se poser un moment et coucha l’enfant sur un coin de paille sèche. A grand coup de bêlements, les brebis, inquiètes, interrogeaient l’inconnu sur les raisons de sa présence, si bien qu’au milieu même du troupeau inoffensif, Ismaël se sentit encore étranger. Il dut rapidement se remettre en route car déjà lui parvenait le bruit d’un moteur, le quad d’un berger que l’appel des brebis, relayé par l’aboiement des chiens, avait alerté. Il reprit donc sa marche et emprunta un chemin de terre bordé par une végétation méditerranéenne qui éveilla son mal du pays. Des buis, des genêts, des chênes, des pins, des genévriers, du thym et même de la lavande sauvage. A plusieurs reprises, il arrêta sa marche pour caresser les arbres, sentir le parfum fané des plantes aromatiques, froisser les tiges sèches de lavande pour en extraire leur senteur surannée. Enfin, il arriva au champ du dénommé Célestin, franchit la barrière qu’il prit soin de refermer derrière lui et se dirigea vers le passage en pente raide qui devait le conduire jusqu’à la maison de Théodore. La montée l’essouffla tant elle était raide et tant lui pesait la petite. Il faillit, par deux fois, se retrouver à terre car le sol, imbibé par les pluies de la veille, était meuble et glissant. Arrivé sur le plateau, il fut accueilli par un alignement d’arbres dont il ne connaissait pas l’essence, mais qui signifiait que les lieux étaient cultivés. Et, en effet, sur la droite, il aperçut un toit de tuiles et le faîte d’une cheminée. Il gravit une petite pente douce et découvrit, au détour d’un grand chêne, la demeure de Théodore. Elle faisait face à une colline dont il ne connaîtrait le nom que plus tard mais qu’au pays, on appelait communément le Castellas, le château dont il ne restait plus que quelques ruines éparses, dissoutes dans la roche grise du sommet. C’était là l’unique vue qui s’offrait aux yeux, la configuration des lieux constituant un rempart naturel pour celui qui souhaitait se mettre à l’abri des regards. Cette situation rassura d’abord Ismaël pour l’inquiéter aussitôt. Qui pouvait bien habiter dans des solitudes pareilles ? Quel caractère humain pouvait se satisfaire de l’horizon qu’offrait cette seule et unique colline sur laquelle rien ne semblait pouvoir s’accrocher ni se perdre, sinon le regard ? Ismaël le découvrirait bien assez tôt. Pour l’heure, il s’agissait de se mettre à l’abri, lui et la petite. Comme aucun chien n’était venu l’accueillir et que, de la cheminée, ne s’échappait pas de fumée, Ismaël en conclut que son « hôte » était absent. Il commença à maudire les cieux et toutes les divinités qui lui passaient par l’esprit, puis décida de forcer l’entrée du logis. Mais il y renonça rapidement lorsqu’il s’aperçut qu’une clef était restée dans la serrure de la porte latérale, à gauche de l’entrée principale. Il la fit tourner dans sa gâche et s’avança dans le noir d’un vestibule faisant office de remise à bois et débouchant sur la cuisine du modeste logis. Ismaël n’en revenait pas ! La pièce ressemblait à ce que lui décrivait sa mère quand elle évoquait son enfance paysanne dans les Monts Šar. Mais depuis, même en Albanie, un pays pourtant bien plus pauvre que la France, les maisons s’étaient toutes modernisées. Chacun avait l’électricité et possédait un gazinière, un réfrigérateur et parfois même un poste de télévision ! Ici, rien de tout cela. On avait le sentiment, en y pénétrant, que cette maison avait échappé au temps, qu’elle n’avait pas changé depuis deux ou trois cents ans. Pourtant le peu d’objets ou d’ustensiles qui la composait y était rangé méthodiquement et tout semblait en parfait état. Le pied en cuivre de la lampe à huile était lustré ; la louche de bois sculptée à la gouge n’était pas recouverte d’une épaisse couche de poussière ; le tablier suspendu au-dessus du potager de pierre indiquait que la lessive ne datait pas de longtemps. Bien qu’étonné par la désuétude austère des lieux, Ismaël décida de s’y installer et d’attendre le retour de Théodore.



Dès qu’il arrive à l’embranchement de la route de Missègre, bien avant la Pouzanque, les chiens flairent leur maître. Ils s’affolent en jappant de joie et, sans répit, se jettent avec excitation contre la barrière de bois qui les tient enfermés dans le chenil. Claudius, le propriétaire des lieux, sait alors que Théodore est de retour. Il lâche les chiens et s’en retourne à ses affaires. Entre les deux hommes, ce n’est ni de l’amitié ni son contraire, simplement une relation de bon voisinage basée sur l’échange équitable de très menus services, mais jamais ils ne partagent un repas ni même un verre. Jamais ou presque ils ne se disent un mot. Il peut se passer ainsi deux ans sans qu’ils ne se rencontrent jamais et jamais l’un d’entre eux n’ira frapper à la porte de l’autre. Pour vivre ici, il faut accepter de vivre seul. C’est un principe de Théodore que Claudius s’est vu imposer par cet étrange voisin dont il s’est finalement accommodé. Secrètement, il se réjouit même de la discrétion de Théodore. Il aurait pu tout aussi bien tomber sur des voisins peu scrupuleux, ni respectueux de la beauté des lieux. Non, finalement, Claudius n’est pas si mal loti et ce que fabrique son ermite de voisin ne le regarde pas ! Aussi, quand Théodore rentre à Pineuf, Claudius ne s’inquiète-t-il pas de ce qui peut se passer là-haut, ni des cris que l’on entend certains soirs, ni des coups de fusil. C’est Théodore qui tire un sanglier et la bête pleure. C’est Théodore qui effraye des vautours venus rôder autour d’une brebis blessée…
En ce soir de novembre, quand Théodore rejoint son logis, il ne croise donc pas Claudius. Les chiens sont en pleine forme et c’est tout ce qui compte. Demain, ils seront remis au travail et feront avec leur maître le tour de la propriété. Deux fois par an, quand il s’en retourne de la ville, Théodore s’impose une inspection générale et rigoureuse des lieux. C’est sa façon à lui de se les réapproprier. Ainsi, chaque clôture est vérifiée ; les brebis sont triées et comptées ; les lapins, le cochon et les poules font l’objet de la plus grande attention. L’homme contrôle qu’il n’y a pas la maladie ou qu’un renard ne s’est pas introduit dans la place. Théodore déteste les intrus. Il aime l’ordre par-dessus tout et, dès son retour, s’attelle au travail pour que chaque chose retrouve sa place. Après deux ou trois jours de reprise en main, tout redevient calme et limpide à Pineuf et les jours peuvent alors continuer à s’écouler dans l’immobilité du temps.



La petite était affamée. Ismaël cherchait du lait. Il ouvrait le pétrin, l’armoirette, fouillait sous le potager, désespérait de ne rien trouver qui puisse convenir à l’enfant. Il faisait presque nuit et il n’était pas raisonnable de retourner d’où il venait… Finalement, il parvint à la calmer avec du lait de poule : un jaune d’œuf qu’il battit à la fourchette avec un peu de sucre et auquel il ajouta de l’eau. Il espérait qu’elle ne régurgiterait pas ce breuvage un peu lourd pour son petit estomac. Il s’activa ensuite à réchauffer l’atmosphère de cette maison dont les murs de pierres sèches ne jointaient pas. Entre les interstices des parois et le carreau précaire des fenêtres, circulait un vent glacial dont Ismaël ne parvenait pas à se protéger. Il cala la fillette à proximité de la cheminée, en prenant soin de la tenir enveloppée dans sa couverture, puis alluma un feu. Il entreprit enfin de se restaurer, bénissant Théodore d’avoir un garde-manger aussi bien fourni. Dans le cellier de la modeste demeure, il trouva de quoi se préparer un festin de roi ! Jambons, saucisses, pâtés, conserves de tripes, des pieds et paquets, des bocaux de champignons et de haricots, des prunes à l’eau de vie… La petite dormait, l’air s’était réchauffé et ils avaient tous les deux l’estomac plein. Alors Ismaël se détendit. Il jouissait d’avoir pu enfin rassasier une faim qu’il trimballait depuis plusieurs jours et goûtait au confort précaire de cette maison finalement accueillante. Et soudain l’espoir ressurgit… Une semaine s’écoula ainsi, dans la douceur du foyer, sans qu’Ismaël ne s’aperçoive de la fuite des jours. Il connaissait maintenant l’ensemble de la propriété et, sans vraiment s’en rendre compte, prenait racine. Envoûté par les charmes de Pineuf, il finit même par oublier l’existence de Théodore, tout comme son passé de « sans-papiers ». Pour la première fois, Ismaël profitait de cette aubaine qu’est la vie et cette expérience du bonheur trouvait à ses yeux toute sa légitimité, tant elle était naturelle, limpide comme la source qui alimentait le puits. Une vie, la plus simple du monde, nette et crue comme la colline qui lui servait d’horizon.



La fumée blanche qui s’échappait par la cheminée mit Théodore en alerte. Quelqu'un s’était introduit dans son logis et, non content d’en avoir violé l’entrée, avait osé y faire du feu. Derrière les fenêtres, une ombre se mouvait si tranquillement, à l’intérieur de la maison, qu’il crût, un bref instant, s’être trompé d’histoire. Soudain, Théodore perdait son identité et, dépossédé du sentiment même de son existence, renouait avec des émotions qu’il avait depuis longtemps chassées de son esprit. Violente comme une gifle balancée en pleine face, la Peur ressurgissait. Puis, toutes sortes d’interrogations affluèrent en cascade dans son esprit troublé, son être tout entier ébranlé. Quelqu’un l’avait bel et bien effacé de Pineuf, quelqu’un l’avait gommé des lieux. Ouverte aux quatre vents, Pineuf redevenait cette pauvre maison de berger que, plus de quarante-quatre ans plus tôt, il avait faite sienne. Des épousailles placées sous le signe du désespoir le plus profond, un vide moral dans lequel l’avait précipité une « Guerre sans nom », une guerre qui n’était pas la sienne, dans un pays qui n’était pas le sien. Il s’était retrouvé débarqué à Marseille, après vingt-sept mois de Service Militaire en Algérie et, comme un certain nombre d’appelés démobilisés, ceux qu’on nommait « les inconsolables », n’avait pas souhaité retourner dans sa famille ni même la contacter. Les horreurs qu’il avait connues, pendant ce qu’il était convenu d’appeler « une opération de pacification », ne lui avaient pas permis de reprendre le cours de sa vie telle qu’il l’avait laissée à l’automne 1959. Pineuf, il y était venu par le plus grand des hasards, de ceux qui orientent le cours d’une vie sur un coup de tête ou une décision hâtive. Une promesse faite à un soldat, un camarade d’infirmerie qui avait laissé sa peau dans cette « sale guerre » et qui, avant de mourir, avait chargé Théodore de ramener ses pauvres effets ainsi qu’un message d’adieu à son grand-père. Le vieil homme, dans sa peine, avait alors reporté toute son affection sur Théodore qui l’avait acceptée sans plus de façon, puis avait partagé la vie de cet aïeul d’adoption et hérité de ses biens, à sa mort. Depuis, il était seul maître des lieux et, en véritable ermite, dirigeait Pineuf comme bon lui semblait. Aussi, l’intrusion de l’étranger sur ses terres réveilla-t-elle en lui un violent sentiment de dépossession, le souvenir ravivé de souffrances dont il avait tenté de se libérer pendant toutes ces années de solitude. C’était plus qu’il ne pouvait supporter… Bien décidé à agir, Théodore se dirigea vers sa borde de Pineuf.


Sans éveiller les soupçons de l’intrus, Théodore s’introduit à pas de loup dans la remise à bois. Il décroche un des fusils qu’il a coutume de suspendre derrière la porte de la cuisine, se saisit de munitions et attend le moment propice pour le charger. A la faveur d’un miaulement suraigu qu’il n’identifie pas comme étant le cri d’un enfant, mais attribue à un de ses chats, il enclenche l’arme qu’il tient fermement dans sa main gauche et actionne la poignée de la porte. Puis, avec toute la violence de sa hargne, il l’ouvre, bondit dans la pièce, renverse les chaises et la table placées sur son parcours, piétine la vaisselle dans un fracas assourdissant qui fait fuir les chats, hurler la petite, et se jette sur Ismaël comme un lynx sur sa proie. Renversé, les yeux ébahis d’incompréhension, Ismaël se retrouve au sol, couché sous le corps de Théodore dont il ne perçoit que l’haleine, un souffle brûlant de haine.
- Tu bouges pas ou je te défonce le crâne avec la crosse de mon fusil, parvient à articuler Théodore que l’émotion terrasse. Ses paupières lui envoient des petits jets de lumières qui, comme des grains de sable, l’empêchent d’ouvrir les yeux. Dans l’obscurité de sa peur, défilent les images anciennes de la mutilation et toute la souffrance rejaillit, l’inonde, le paralyse. Ismaël profite alors de la faiblesse de son assaillant pour prendre l’avantage et, d’un puissant coup de reins, renverse la situation. C’est maintenant Théodore qui gît au sol, sous l’entrave des mains nues et des genoux solides de cet homme bien plus jeune et vigoureux.
- Tenez-vous tranquille, ordonne Ismaël dans un français irréprochable mais teinté d’un fort accent étranger. Je ne vous veux pas de mal, j’ai juste besoin de me réfugier ici avec la petite…
La voix autoritaire mais calme de l’étranger atténue la peur de Théodore, lui rend son courage. Il ravale alors un peu de sa douleur et reprend son souffle. Enfin, il rouvre les yeux et découvre le visage de l’intrus. Des yeux noirs de jais, scintillants d’intelligence mais une bouche de souffrance et de désespoir, l’expression affamée d’un pauvre hère qui sait ce que vivre coûte que coûte veut dire.
- Je m’appelle Ismaël, je suis albanais et je dois me cacher. J’ai besoin de votre aide, supplie l’étranger, alors même qu’il domine la situation et maintient toujours le vieil homme immobile.
- Je me fiche de tes histoires, halète Théodore, et puis, j’ai des principes, les parasites, je les élimine, moi ! Tu ne savais pas, en venant ici que tu te jetais dans la gueule du loup ! Tu vas le regretter, tu vas payer pour tous les autres. C’est la guerre, mon gaillard !
- Ce n’est pas la guerre, enfin pas celle que vous croyez, grand-père ! Je ne partirai pas parce que je ne peux pas, explique Ismaël qui resserre calmement son étreinte. J’ai une enfant à nourrir, j’ai juré à sa mère que je la protégerai. Je dois passer l’hiver ici, après je m’en irai, c’est promis… Je peux aider à la ferme, je suis fort…
- T’es de la vermine, réitère Théodore et en plus, t’es un gris ! Et je les connais, moi, les gris… J’en ai bouffé en Algérie, je sais comment ils font et tu ne me prendras pas le peu de vie qu’ils m’ont laissé. Quand tu vas te dégager, et tu vas bien être obligé de le faire, tu n’auras le temps de rien, je t’aurai déjà tué …
- Soyez raisonnable, on devrait pouvoir s’arranger. Et puis, je ne suis pas un gris, comme vous dites ! Vous vous trompez d’histoire… Je ne suis pas responsable de vos ennuis passés.
- Ni moi des tiens, salaud ! S’enhardit Théodore, en essayant vainement de se dégager.
- Vous allez vous calmer, oui ? Avec ou sans fusil, je suis plus fort que vous. Nous allons trouver un arrangement, assis bien sagement autour de la table. Vous me raconterez votre histoire et moi, la mienne. Je suis sûr qu’on va pouvoir s’entendre…
Comme Théodore ne répond pas, Ismaël prend son silence pour un acquiescement. Il desserre son emprise et entreprend de se redresser. Il glisse sur le côté, se tient à genoux tout en maintenant fermement les poignets de Théodore qui a lâché son arme. Avec lenteur, Ismaël s’accroupit puis,d’un bond se redresse, entraînant avec lui Théodore qu’il aide ainsi à se relever. Théodore résiste d’abord, puis accepte de s’asseoir à la table de l’étranger. Ismaël relâche sa vigilance, il a confiance en l’homme, il pense qu’ils vont pouvoir se comprendre.
- C’est pas mieux comme ça ? Je comprends votre colère, commence-t-il à expliquer. J’aurais agi comme vous si on s’était introduit chez moi. Je vous l’ai dit, je n’ai pas eu le choix. Il faisait froid, la petite avait faim, la porte était ouverte…
Mais il n’a pas le temps de poursuivre. Théodore s’est jeté sur le fusil resté à terre et va pour s’en emparer. Alors, dans un réflexe que tout albanais, soumis à l’impitoyable vendetta, acquiert dès l’enfance, Ismaël saute sur ses deux pieds et bondit sur Théodore qu’il renverse, puis fait rouler à terre. Un coup de feu part qui met rapidement fin au combat.
- A la guerre comme à la guerre…, gémit Ismaël, la voix hachée de sanglots, le front dans ses mains rouges du sang de Théodore qui gît désormais inerte à ses pieds.
Et, de nouveau, la petite se met à pleurer, rompant avec le silence de mort qui, un court instant, a suivi le fracas de la détonation.



Ces derniers temps, quand il descend à la ville, Théodore est accompagné par une fillette qui court devant lui et s’égaille sur le chemin en essayant d’attraper des papillons. Tombée du ciel, cette enfant est une bénédiction pour un vieil ermite comme lui ! Depuis que sa petite fille vit à Pineuf, il a pris un coup de jeune et, même s’il se vêt toujours à l’identique et porte sa sempiternelle barbe hirsute, il semble plus gaillard qu’avant. Son regard n’est plus le même, ses yeux noirs de jais brillent comme du temps de sa jeunesse. Et ce n’est pas Claudius qui va s’en plaindre ni chercher à élucider ce mystère de la renaissance de son voisin ! Théodore semble un autre homme et voilà tout ! Grâce à la gamine, il s’ouvre aux autres, se fend d’un sourire, salue de la main et s’aventure même parfois à engager la conversation pour parler de la pluie et du beau temps. S’il porte, dans la voix, cet étrange accent qu’on dirait venu d’ailleurs, c’est qu’il s’était tu depuis trop longtemps… Par bonheur, la petite lui a rendu la parole ! Une vraie transformation pour cet homme un peu original et sans âge qui n’a pour horizon qu’une colline, la plus simple du monde, nette et crue, mais sur le flanc de laquelle s’accroche désormais une petite mourane*.

* en Albanie,désigne un tumulus de pierres sèches recouvrant une sépulture.